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22 mai 2013 3 22 /05 /mai /2013 12:45
T / TTIP : DÉRIVE TRANSATLANTIQUE

 

"Le modèle de société européen déploré par tant de monde repose sur le rapport interne de l’Etat social et de la démocratie. Si la progression permanente, depuis deux décennies, de l’inégalité sociale (une tendance empiriquement prouvée pour les pays industriels), ne se laisse pas inverser, ce rapport se déchirera." Jürgen Habermas *

 

 

La qualité discutable du modèle démocratique de l'Union européenne - où la Commission marginalise les citoyens en se comportant comme un véritable pouvoir exécutif qui négocie un traité de libre-échange avec Washington tout en court-circuitant l'organe représentatif qu'est le Parlement européen - est en passe de mettre notre continent sous la tutelle hégémonique du monde économique et transatlantique. Ce dernier, dont on sait l'influence politique qu'il exerce grâce à ses lobbyistes infiltrés jusqu'au au sein des plus hautes instances bruxelloises, se moque éperdument de nos principes démocratiques et ne souhaite qu'une chose : parvenir à étendre ses ambitions dominatrices par le biais d'un grand marché transatlantique, la "Transatlantic Free Trade Area" (Tafta), première appellation d'un vaste traité de libre-échange cousu d'opacité qui n'en finit pas de cristalliser les l'oppositions au point d'avoir dû être débaptisé en "Transatlantic Trade and Investment Partnership" – TTIP " (littéralement : "Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement") , sans pour autant avoir changé quoique ce soit à ses fondements ultra-libéraux.

 

La trame de ce "partenariat" met à nu le fait que, jamais une institution européenne n'avait aussi radicalement cherché à remette en question nos conquêtes sociales et environnementales si difficilement obtenues depuis 1945, et ce afin de répondre aux seules attentes des cercles néoconservateurs transatlantiques qui imposent leur loi économique aussi bien à Bruxelles qu'à Washington. (1)

 

Après avoir dû renoncer en 2005 au projet de "Constitution européenne"(2) dont près des deux tiers des articles étaient déjà étrangement consacrés aux seuls aspects de la "libéralisation des marchés", les technocrates de la Commission européenne cherchent désormais un nouveau moyen de contourner leur échec en voulant maintenant retoquer le "Traité sur le Fonctionnement de l'Union européenne" -TFUE, encore appelé "Traité de Lisbonne",(3) afin d'y inclure ce projet d'accord économique transatlantique qui scellerait alors dans le marbre institutionnel européen le principe du libéralisme économique.

 

L'insistante avec laquelle cette Commission européenne s'acharne à promouvoir les notions du "libre-échange", de la "libre-entreprise" ou encore de la "libre-concurrence", en dit long sur l'importance du rôle que les élites politico-économiques anglo-saxonnes jouent actuellement au sein des instances bruxelloises de l'UE. Ces fanatiques d'une déisation du libéralisme qui bride depuis près de 30 ans l'action politique et plonge la plupart des pays de notre continent dans le déclin économique, s'évertuent à vouloir rapidement aboutir à un accord de libre échange qui accentuera toujours plus les divergences entres les pays de l'Union désormais séparés en deux groupes économiques : l'un prospère mais détourné des valeurs sociales et des notions d'équité d'un côté, l'autre qui peine à se maintenir économiquement à flot parce que conscient des immenses problèmes sociétaux que soulèveraient l'anéantissement des législations sociales et l'abandon d'une certaine forme de redistribution des richesses nationales.

 

L'analyse critique sur ce qui s'est passé depuis Thatcher et Reagan est loin d'être parvenue à maturité, mais elle permet déjà de constater que les comportements antinomiques qui se font jour au sein de ces deux groupes approfondissent toujours plus les distorsions économiques intra-européennes et menacent par ailleurs de faire imploser l'UE dans d'insolubles querelles institutionnelles. On prend pleinement conscience des difficultés qui se profilent à l'horizon en parcourant les médias allemands, desquels nous rapportons ci-après les interventions de la politologue Ulricke Guérot et du philosophe Jürgen Habermas.

 

La Rédaction d' HENDAYENVIRONNEMENT

 

 

* Jürgen Habermas est un théoricien allemand en philosophie et en sciences sociales. Lire son intervention : http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/02/23/repolitisons-le-debat-europeen-par-jurgen-habermas_4366441_3232.html

 

(1) Rarement une élection européenne aura concentré tant d'enjeux économiques que celle qui se tiendra du 22 au 25 mai 2014. La Commission européenne n'a, pour l'instant, pas l'intention d'associer le Parlement européen à la prise de décision concernant la mise en place de cet accord de libre échange avec les États-Unis. Toutefois, les prochaines élections européennes seront les premières à être intégralement proportionnelles dans l'ensemble des pays de l'UE depuis que le premier vote au suffrage universel direct avait été institué en 1979,. Ainsi, ces élections auront une influence directe sur le choix du président de la Commission européenne qui sera élu par le Parlement sur proposition du Conseil européen et pour lequel la plupart des grandes familles politiques présenteront des candidats.

 

(2) Il n’existe pas de Constitution européenne. Le 18 juin 2004, les 25 chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne (UE) avaient adopté un traité établissant une Constitution pour l’Europe qui fédérait et complétait les différents textes existants (accords, conventions…). Celui-ci, officiellement signé à Rome le 29 octobre 2004, devait ensuite être ratifié par chacun des États signataires pour entrer en vigueur. Mais il a été rejeté par les électeurs français et néerlandais lors des référendums du 29 mai et du 1er juin 2005. (source : http://www.vie-publique.fr)

 

(3) Le traité de Lisbonne signé le 13 décembre 2007 et entré en vigueur le 1er décembre 2009, a ensuite modifié le traité sur l’Union européenne (TUE) et celui instituant la Communauté européenne (TCE), rebaptisé traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), mais ne les a pas remplacé. On dit que c’est un "traité modificatif". L’architecture européenne continue donc de reposer sur les traités adoptés successivement par les États membres de l’Union (Rome en 1957, Acte unique en 1986, Maastricht en 1992, Amsterdam en 1997, Nice en 2001, Lisbonne en 2007) et non sur un texte unique comme une Constitution. (source : http://www.vie-publique.fr)

De Gaulle à Adenauer autour de la soupière de l' "Unité européenne": "Crois-tu que ce bouillon me convient ?"

De Gaulle à Adenauer autour de la soupière de l' "Unité européenne": "Crois-tu que ce bouillon me convient ?"

Le modèle allemand est-il la cogestion ou la réforme Hartz IV ? (1)

 

La France cherche un bouc émissaire


Par Ulrike Guérot *

                                                                                  Traduction : Sirius

 

 

L'Europe est-elle à nouveau menacée de se fissurer sous la vision fluctuante qu'ont les Allemands de concevoir le monde ? Ceux qui ne peuvent politiquement et/ou économiquement se défendre contre la gestion allemande de la crise de la Zone euro font facilement de la germanophobie culturelle. Les réformes à l'allemande font actuellement particulièrement souffrir en France. La moitié de Paris tire sur les Allemands et rejoint ainsi le meneur d'opinion qu'est le sociologue Emmanuel Todd.

 

Un exemple de telles manœuvres discursives d'évitement se constatent dans la guerre culturelle menée autour de l'actuelle exposition sur les peintres allemands au Louvre : Il est pour certains commentateurs clair et certain que les images sombres de Caspar David Friedrich devaient presque nécessairement conduire le pays à Hitler et au fascisme. Ils sont préoccupés par une sorte de déterminisme culturel biologique essentialiste, duquel les Allemands ne peuvent se détacher puisqu'il leur colle nationalement à la peau.

Cette germanophobie française ainsi sublimée est une expression de la résistance croissante contre la domination économique des voisins d'outre-Rhin. Cette résistance se développe dans le sud de l'Europe et à Bruxelles, mais il est cependant encore difficile de marquer des points contre l'austérité germanique dans l'Europe politique d'aujourd'hui. Pendant des mois, les Français ont été soumis à de répétitives injonctions à copier Allemagne et son système éducatif binaire, ses chiffres à l'exportation, sa classe moyenne ainsi que ses pôles de compétitivité et instituts de recherche du genre du Fraunhofer.(2)

C'est une question de tradition, les structures établies et les cultures économiques, ne peuvent pas être facilement transposées sur les nations. Longtemps, de nombreux Français se sont montrés réceptifs au modèle allemand. La publicité répandait même l'idée que les Allemands étaient meilleurs en tout où presque, et pas seulement dans l'industrie automobile.

 

Les dommages causés par Hartz IV

 

Un clip publicitaire du constructeur automobile Opel apparaît en allemand, sous-titré en français :"Vous ne devez pas parler allemand pour acheter une Opel Corsa" (3). Il fut un temps où il était facile de trouver un chauffeur de taxi à Paris ou à Marseille qui était non seulement enthousiaste du football allemand, mais pouvait encore s'écrier: «Au moins en Allemagne tout fonctionne !».

Mais qu'est-ce que réellement le modèle allemand ? La participation ou la réforme Hartz IV ? L'humeur ambiante se dégrade. Beaucoup réalisent entre temps que la réforme Hartz IV a causé un dommage social colossal. Ils constatent en outre qu'à l'ouest du Rhin " la poule au pot " (4) d'Henri IV mijote toujours dans la marmite le dimanche.

 

Des salaires de misère pour les coiffeurs comme cela est le cas dans l'ex-Allemagne de l'est sont incompatibles avec le modèle social français. Les tabloïds français écrivent, citant le DIW (5), le miracle de l'emploi allemand, en particulier le chômage des jeunes, est plus dû à la démographie locale défaillante qu'au zèle réformateur.

 

On est de plus en plus balayé d'émeutes. C'est ce que le Parti socialiste a récemment appelé "La confrontation démocratique". Cette ambiance est pour une grande partie des citoyens de l'UE questionnés à ce sujet déjà fort symptomatique et diamétralement opposée à l'opinion publique allemande. Grecs, Italiens, Allemands et Français sont - et cela paraît presque surprenant - à 60 pour cent d'accords sur ​​une seule chose : le maintien de l'euro.

 

Allemands et Français en désaccord

 

L'UE a, dans l'ensemble, perdu partout en Europe beaucoup de sa réputation. La confiance en Bruxelles ne recueille actuellement plus que 45 pour cent de soutien parmi les citoyens de l'UE (contre 60 pour cent en 2012). Les Allemands et Français ne sont, par dessus tout, plus d'accord sur l'union - cela ne fait pas du bien à l'ancien tandem européen. Seul un Français sur dix, mais 75 pour cent des Allemands sont actuellement satisfaits de la situation économique de leur pays.


Comme il est donc naturel de chercher un bouc émissaire comme l'Allemagne. Mais cela n'aide pas pour autant. Il serait préférable de reconnaître que les deux ont raison. Tout n'est pas bon en Allemagne. Pas plus d'ailleurs qu'en France. Pas tout ce que la France souhaite est faux. Comment l'Allemagne se comporterait-elle si, demain, en l'espace d'une semaine, elle devait mettre en place un modèle de jardins d'enfants comme ceux qui fonctionnent si merveilleusement bien en France ? Honni soit qui mal y pense. (6)

 

 

 

* Ulricke Guérot : Politologue, est née en 1964 à Grevenbroich (Rhénanie-du-Nord-Westphalie). Elle dirige le bureau berlinois du Conseil européen des relations étrangères depuis sa fondation en 2007. Ulricke Guérot a vécu pendant près de dix ans en France et a été faite chevalier de l'Ordre national du Mérite pour son engagement en faveur de l'intégration européenne en 2003. Son intervention ci-dessus est extraite du quotidien Tageszeitung / Berlin du 17.05.2013. La caricature qui illustre son texte ne provient pas de ce quotidien.

 

(1) La réforme sociale dite Hartz IV a été menée sous le second mandat du chancelier Schröder. Voir à ce sujet nos articles "L'Allemagne s'enfonce dans les inégalités" et "Le Schröder de Paris?" sous la rubrique "RELATIONS EUROPÉENNES"


(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Fraunhofer-Gesellschaft


(3) http://www.youtube.com/watch?v=jv2TsNm1TBw


(4) En français dans le texte

 

(5) DIW (Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung = Institut allemand de recherche économique)


(6) En français dans le texte

 

 

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