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Incarné par "Les bonnets rouges", le ras-le-bol fiscal dissimule bien mal le scandale de la concurrence européenne déloyale qui tue l'emploi et fossoie notre système social. Illustration : Yann Queméneur.
RELATIONS EUROPÉENNES
Rien ne va plus dans la plupart des économies de l'Europe communautaire qui ont intégré la Zone euro à partir du 1er janvier 2002. Les cascades de plans sociaux succèdent les unes aux autres, ne pouvant même plus être évitées par le jeu de la dépréciation monétaire comme cela était encore possible du temps des monnaies nationales. On constate qu'en l'absence d'harmonisation sociale et fiscale au sein de l'UE, le phénomène d'effondrement industriel s'amplifie, au point d'acculer nombre d'entreprises à jeter l'éponge ou concourir au développement de la concurrence déloyale et de l"optimisation" fiscale (traduire : usage immodéré du contournement des réglementations existantes).
Ainsi, après avoir organisé un saccage sans précédent dans l'industrie automobile où des dizaines de milliers d'emplois salariés ont été liquidés dans des conditions de concurrence déloyale révoltantes(1), l'économie ultra-libérale s'en prend désormais à la déstabilisation de la filière alimentaire qui était une des dernières branches d'activité économique exportatrice qui compensait tant soit peu le déficit chronique et colossal de la balance des payements des pays du pourtour méditerranéen de l'UE.
L'article de presse ci-dessous, extrait du quotidien économique allemand "Handelsblatt" du 14.01.2011, est brûlant d'actualité puisqu'il décrit comment en transférant leurs sièges sociaux vers les semi-paradis fiscaux du Benelux et en recrutant à bas coûts (et en parfaite contradiction avec la réglementation européenne) une nombreuse main-d’œuvre "détachée" issue d'Europe de l'Est, nombre d'entreprises européennes florissantes parviennent à évincer la concurrence et tuer l'emploi dans de nombreux domaines d'activités comme celui de la filière de la viande.
La Rédaction d'HENDAYENVIRONNEMENT
Les français s'en prennent la concurrence allemande
Les abattoirs Français s'en prennent à leurs concurrents allemands en déposant une plainte à Bruxelles. Ils reprochent à ces derniers de pratiquer du dumping salarial. Les Français ne veulent plus se saigner pour assurer le succès de leurs homologues voisins. Quels arguments avancent-ils dans cette bataille des bouchers ?
Par Thomas Ludwig
(Extrait du quotidien économique Handelsblatt du 14.01.2011)
Traduction : Sirius
BRUXELLES. L'industrie française de la viande se mobilise contre la concurrence allemande et a déposé une plainte auprès du Commissaire du travail et des affaires sociales de l'UE, Laszlo Andor. Le reproche est simple: les abattoirs allemands pratiquent du dumping social en employant à titre quasi-permanent des travailleurs temporaires en provenance de Roumanie, de Pologne et aussi de Hongrie.
L'application de la loi sur le travail temporaire n'est donc pas respectée selon les directives édictée par l'UE, résume la plainte dont notre journal a réussi à se procurer une copie. Cela doit changer. Bruxelles se doit d'intervenir auprès de Berlin afin d'assurer des contrôles renforcés qui mettront fin à ce dumping salarial.
Contrairement à la France , il n'y a pas de salaire minimum en Allemagne sur ce secteur (pas plus d'ailleurs que sur les autres NDLR d'HENDAYENVIRONNEMENT). C'est pour cette raison que les salariés sont, pour ainsi dire, «détachés» de sociétés étrangères qui les font travailler pour des salaires bien inférieurs à ceux des autres entreprises allemandes et se contentent de verser des salaires correspondants à ceux des pays d'Europe orientale qui sont très inférieurs aux niveaux salariaux allemands. Ce problème de distorsions de concurrence dans le marché intérieur européen alimente donc la critique.
«L'industrie française diminue chaque année de deux pour cent, tandis que l'allemande augmente de cinq pour cent» arguent les représentants des entreprises et des associations patronales françaises qui se plaignent. Il ne s'agit pas de protéger le marché français, font-ils valoir, «mais d'assurer des conditions équitables pour tous les participants».
En fait, non seulement les Français sont inquiets, mais les syndicats belges et danois tirent également déjà depuis longtemps déjà la sonnette d'alarme. Dans le seul Danemark, plusieurs abattoirs se sont trouvés contraints au cours des dernières années de supprimer environ 6 000 postes rémunérés à des salaires collectivement garantis d'environ 20 euros l'heure. Le plus grand exportateur de porc au monde, Danish Crown, a récemment annoncé son intention de mettre la main sur un abattoir de Basse-Saxe afin d'employer à son tour dans cette région allemande des travailleurs en provenance d'Europe de l'Est.
Les ténors du dépôt de cette plainte à Bruxelles se nomment «Collectif contre le dumping social en Europe». Derrière cette organisation se tiennent des transformateurs de viande français. Ils estiment que l'avantage prix ainsi obtenu par leurs concurrents allemands est de cinq à dix cents par kilogramme de viande abattue. «En réalité, l'emploi de travailleurs temporaires a longtemps été un phénomène permanent et une partie intégrante de la structure de l'industrie en Allemagne", écrit Pierre Halliez qui est le président de ce collectif.
Selon le syndicat des salariés allemands du secteur alimentaire, NGG (Nahrung-Genuss-Gaststätten), seulement environ 20 pour cent des salariés des abattoirs allemands seraient directement employés par les opérateurs. Leurs salaires sont alors d'environ 15 euros de l'heure. Les autres salariés, souvent issus des pays d'Europe orientale membres de l'UE, travaillent eux pour environ cinq euros l'heure. Ils ont la plupart du temps des contrats d'embauche qui ne sont pas soumis au Droit allemand du travail. Leurs employeurs les envoient dans les usines allemandes mais conservent leurs sièges sociaux à l'étranger. Ces salariés relèvent donc de la législation du travail des pays dont ils sont issus.
La production et la transformation de la viande est un domaine d'activité qui brasse annuellement des dizaines de milliards d'euros. Environ 55 millions de porcs ont été abattus l'an dernier en Allemagne. 80 pour cent de cette viande est consommée sur place et le reste est exporté. L'Allemagne dégage ainsi en ce domaine des excédents commerciaux alors qu'elle importait plus qu'elle n'exportait dans le passé. Cette situation est le fruit des dispositions prises afin de parvenir à cette finalité notent les observateurs. Aussi, la critique des français s'oriente vers les mastodontes allemands de la filière qui ont pour noms Tönnies, Vion et Westfleisch.(2)
(1) Voir à ce sujet notre article "Le mythe de la concurrence libre et non faussée"sous la rubrique "RELATIONS EUROPÉENNES"
(2) Annotations de la rédaction d'HENDAYENVIRONNEMENT :
- Tönnies est une société aux multiples abattoirs et usines de transformation. Elle a réalisé un chiffre d'affaire de 4,6 milliards d'euros en 2011 et a abattu 16 millions de porcs au cours de la même année. Elle travaille étroitement avec des chaînes de distribution alimentaire de type «discounter» comme les allemandes Aldi et Lidl.
- Vion est un conglomérat à capitaux germano-néerlandais dont le siège social est situé en Hollande. Il possède de nombreuses filiales spécialisées en Allemagne et aux Pays-Bas. Le groupe a réalisé un chiffre d'affaires de 8,9 milliards d'euros et dégagé un bénéfice de 190 millions d'euros en 2010. Il emploie 26 756 personnes. Vion possédait encore jusqu'à peu l'usine de gélatine Rousselot à Saint-Michel (Charentes).
- Westfleisch a brassé un CA de 2,5 milliards d'euros en 2012 et exporté la moitié des 900 000 tonnes (soit 8 millions de têtes) de bétail abattu cette même année par cette société.