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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 18:37

 

Cette rubrique est destinée à présenter des Hendayais(es) vivants(tes) ou disparus(ues) qui auront marqué la vie de leur quartier et de la ville pour avoir été des personnages hauts en couleurs ou exemplaires.

 

Si vous souhaitez faire connaître ou voir renaître des figures marquantes sur lesquelles vous possédez textes et photos, contactez-nous en utilisant l'adresse mail que vous trouverez sous la rubrique "Contact" ci-contre.

 

Le présent portrait est consacré à un ancien habitant du Bas-Quartier qui s'est particulièrement distingué par son infatigable ardeur, ainsi que ses penchants pour l'entraide et la justice qui prirent racine dans une enfance ballottée par bien des vicissitudes.

Pierre et Dominique BURGUET photographiés en 2012 dans l'arrière-cour de leur maison située au Bas-Quartier.

Pierre et Dominique BURGUET photographiés en 2012 dans l'arrière-cour de leur maison située au Bas-Quartier.

 

Elie-Pierre Burguet

1928 - 2014

 

Un personnage singulier au grand cœur

 

 

Portrait établi par

Christian Rivière

 

 

C'est par un mercredi ensoleillé du 15 octobre 2014 que Elie-Pierre Burguet, dit " Pierrot ", ancien gaillard à la réplique facile et parfois désinvolte, mais qui ne manquait jamais de manifester une grande sensibilité lorsque les circonstances particulières de la vie l'exigeaient, s'en est allé, après avoir fait une sévère chute dans un établissement de Cambo où il tentait de se reforger le moral et se refaire une santé après le décès de sa compagne "Niquette" (Dominique), survenu à la mi-avril dernier.

 

On se souvient que Pierrot avait fait la connaissance de celle qui allait devenir son épouse dans l'ancienne Manufacture d'armes d'Hendaye où il usinait des crosses en bois, alors que Niquette, opératrice en jaspage, sorte de bain saturé de cyanure dans lequel on trempe les diverses pièces métalliques (hors canons) des armes afin de leur apporter une certaine dureté ainsi que l'irisation bleutée qui caractérise celles-ci, travaillait dans un atelier mitoyen au sien.

 

Niquette symbolisait aux yeux de Pierrot le combat de toute une jeunesse brisée par les séquelles d'une dramatique chute survenue dans sa tendre enfance, ce qui ne pouvait que renforcer les liens qui unissaient nos deux comparses du fait que Pierrot avait lui aussi eu une jeunesse peu enviable, puisqu'il avait connu le sort d'être issu d'une famille pauvre, dont le père, petit marin pêcheur, peinait à nourrir une fratrie de 9 gosses, dont Pierrot devint l'aîné après le décès précoce de sa grande sœur Marie-Françoise.

 

BALLOTÉ DANS UNE ENFANCE OÙ L'ON VIVAIT AU JOUR LE JOUR

 

Tout ce petit monde vivait dans des conditions matérielles des plus inconfortables, au 14 rue de Subernoa. L'immeuble était vétuste, et ne fut modernisé que des décennies plus tard avec sa transformation en petit hôtel touristique. À ces difficiles conditions d'hébergement vint s'ajouter, au fur et à mesure que la famille s'agrandissait, le manque d'espace. Ceci contraignit les parents à envoyer Pierrot vivre, dès sa onzième année, chez sa grand-mère maternelle qui demeurait au port de Caneta dans un baraquement n'offrant pas plus de confort qu'au Bas-Quartier, mais dans lequel il disposait au moins d'un peu plus de place. Ce baraquement était situé au pied de la rampe d'accès qui mène au port et à l'emplacement duquel l' "Association des riverains et usagers du Port de Caneta" dispose de nos jours de locaux. C'est sur ce même emplacement que vint s'installer, quelques années après le décès de la grand-mère de Pierrot, un artisan charpentier de marine hors-pair dénommé Eraskin, mais que tout Hendaye surnommait alors affectueusement "Patta Moska". On se souvient que l'activité de son chantier était essentiellement dépendante de la construction de sardiniers et thoniers destinés à satisfaire la demande luzienne, et que sa production de grandes barques et chaluts déclina au rythme de l'abandon progressif de la pêche professionnelle sur le golfe de Gascogne dès la fin des années 60.

 

UNE ADOLESCENCE PLUS LABORIEUSE QUE STUDIEUSE

 

Arrivé à Caneta au cours de l'été 39, notre jeune homme se familiarisera très vite avec son nouveau quartier. Il y fit rapidement connaissance d'une des riveraines les plus en vue sur la partie inférieure de la rue du Port ; Catherine Rivière, née Belloc*, grand-mère de l'auteur du présent portrait, et qui était infirmière à ce que l'on appelait encore alors localement "le Sanatorium". Catherine n'avait pas encore atteint le cap de la cinquantaine, et n'eut donc de ce fait aucune peine à apprécier la vivacité d'esprit ainsi que la débrouillardise de Pierrot qui, en l'espace d'à peine quelques semaines, obtint le statut de quasi troisième fils de la famille. Ceci lui permit aussitôt de fréquenter le dernier étage du 29 de la rue du Port où habitaient les Rivière afin d'y prendre assez régulièrement ses collations et repas, mais y trouver aussi un certain soutien scolaire que sa grand-mère ne pouvait lui apporter. Ainsi s'établira un lien quasi filial entre ce nouvel hôte et le couple Marcel et Catherine Rivière, et cet attachement perdurera jusqu'aux décès respectifs de Marcel et Catherine en septembre 1976, puis avril 1977.

 

Devenu un familier du couple, dont la moitié d'Hendaye connaissait l'engagement social et les convictions politiques bien ancrées, Pierrot développera très vite des qualités comportementales qui firent de lui un enfant sage et reconnaissant. Il n'en fut malheureusement pas de même sur le plan de sa scolarité qui, alors que son ouverture d'esprit le prédisposait à pouvoir honorablement boucler son séjour en primaire, fut un échec patent du fait qu'il dut aller travailler avant d'avoir atteint sa treizième année, façon de contribuer à soulager ses parents qui étaient confrontés aux difficultés soulevées par tant de bouches à nourrir.

 

Ainsi fut-il engagé, dès l'été 1942, par l'une des 15 000 entreprises de BTP françaises qui étaient devenues sous-traitantes de la construction des bunkers (blockhaus) du "Mur de l'Atlantique", ligne de fortifications côtières qui s'étendit de la Baie de Txingudi jusqu'au nord de la Norvège afin de satisfaire la mégalomanie diabolique du Führer et de ses stratèges. C'est lors de cette semi-réquisition que Pierrot assimila, en tant que manœuvre de chantier, la technique du béton armé si chère à nos voisins germains. Les connaissances techniques ainsi acquises lui serviront bien par la suite, lorsque, vers le milieu des années 60, le couple rachètera au père de Paquito Dorado une minuscule bâtisse située en bordure du Chemin de la Barrière, avec l'intention de l'agrandir afin d'en faire un domicile conjugal. Ce projet mit néanmoins près d'une vingtaine d'années avant d'être achevé, tellement les moyens financiers faisaient défaut au sein du couple.

 

Après le départ de l'occupant nazi, en juillet 1944, Pierrot se fit engager chez un oncle pour apprendre sur le tas la menuiserie. Ses gains étaient là aussi des plus aléatoires, et il fut contraint de chercher une occupation annexe qui puisse lui permettre d'arrondir ses revenus. C'est ainsi qu'il se laissa occasionnellement enrôler dans une activité liée à la contrebande de pièces mécaniques et de pneus, biens de consommation qui faisaient cruellement défaut dans l'Espagne franquiste qui resta coupée du reste du monde jusqu'en 1949. Là encore, Pierrot dépensera bien plus d'énergie à faire fructifier les profits de ses donneurs d'ordres, qu' à tirer parti de son courage et de sa témérité.

 

DE LA FABRIQUE D'ARMES AU SANATORIUM

 

Son apprentissage en menuiserie tant bien que mal accompli, Pierrot parvint ensuite, ainsi que nous l'avons déjà évoqué, à se faire engager en tant qu'ouvrier ébéniste, chargé de la confection de crosses, à l'ancienne Manufacture d'armes Uria & Arenas Frères d'Hendaye. Après des années d'activité en cette usine, Pierrot saisira une occasion offerte par l'administration centrale de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris, pour postuler à une embauche. Il sera recruté en qualité d'aide-soignant–convoyeur et quittera alors temporairement Hendaye pour accomplir un passage obligé dans un des établissements parisiens de l'AP-HP. Ce n'est qu'après quatre années passées à faire d'incessants convoiements d'enfants entre Paris et Fréjus, puis occasionnellement entre Paris et Hendaye, que Pierrot sera enfin intégré au sein de l'établissement d'Hendaye où il poursuivra sa carrière hospitalière en tant qu'ouvrier chargé d'entretien en menuiserie et électricité.

 

ULTIMES SOUVENIRS

 

Une anecdote révélatrice de la singularité de notre Pierrot peut aider à mieux saisir à quel point notre homme était peu enclin à se laisser dicter ce qui lui paraissait entraver sa liberté, estimant que seule sa propre conscience était susceptible de lui en fixer les limites :

 

Nous nous trouvions vers la moitié des années 80, soit quelques années avant que Pierrot parte à la retraite. Notre homme était habitué à se rendre sur son lieu de travail à pied, en empruntant le sentier de service qui longeait la voie ferrée entre le Bas-Quartier et la gare de la plage, chemin qu'il privilégiait d'emprunter parce qu'il était le plus court pour rejoindre le Sanatorium. Un jour, l'évolution de la réglementation d'utilisation du ballast faisant, il fut interpellé par un agent SNCF et contraint de devoir payer une amende qu'il régla en maugréant. Ceci ne l'empêcha toutefois pas de continuer à utiliser son parcours préféré, montrant ainsi le peu d'intérêt qu'il portrait à cette forme de déterminisme.

 

"Brave Pierrot ..." me confiait notre grand-mère Catherine à quelques jours de la fin de sa vie et alors qu'elle était clouée au lit d'une des chambres des "Embruns" (Bidart) suite à une cassure du col du fémur, poursuivant, "… nous lui devons tant, que serions-nous devenus si nous n'avions pu compter sur lui jusque dans nos plus vieux jours ! "

 

Inoubliable Pierrot, âme hendayaise peut-être simple, mais si éminemment attachante et belle !

 

 

* Un portrait de Pascaline Belloc, mère de Catherine Rivière, est contenu sous notre lien ci-après :  http://hendaye.environnement.over-blog.fr/article-caneta-portrait-de-pascaline-belloc-1862-1946-101603607.html.

     

     

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