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TRAGÉDIE FINANCIÈRE GRECQUE

 

SOCIÉTÉ – En direct de Berlin par Sirius

 

 
Les médias allemands ressassent que les responsables de la faillite financière étatique grecque sont à chercher du côté des citoyens de ce pays prétendus inciviques, fainéants et profiteurs. Ces affirmations simplistes dissimulent mal qu'une bonne partie des problèmes existants sont dus à l'abondance des armes que les USA, l'Allemagne mais aussi la France, fournissent depuis des décennies à ce pays.


 

Petit rappel historique

 

La Wehrmacht et les SS occupèrent la Grèce (non sans avoir rencontré une résistance farouche) de 1941 à 1944. Cette agression entraîna la mort de 160 000 civils et fit 1,2 millions de sans-abri ainsi que des dégâts économiques considérables que les occidentaux estimèrent à 7 milliards de dollars de l'époque, soit l'équivalent de 50 milliards de nos actuels euros. Les séquelles de cette guerre marqueront durablement l'économie grecque qui ne percevra pas la moindre réparation de guerre de son envahisseur.

 

Ce drame national fut, un quart de siècle plus tard, suivi d'une cinglante dictature dite "des colonels", junte d'officiers conduite par Yeóryos Papadópoulos qui, en s'emparant du pouvoir en 1967, se lança aussitôt dans une consolidation de l'armée afin de mieux asseoir son autorité et celle des siens. Au lendemain du retour des factieux dans leurs casernes, en 1974, la Turquie jugea opportun de profiter du vacuum politique crée pour se lancer dans la partition de Chypre, dont on connaît les liens historiques et culturels traditionnels avec la Grèce. Ce nouveau conflit prit, dès lors, la tournure d'une folle surenchère militaire entre Grecs et Turcs qui s'affrontèrent déjà plus d'une fois dans le passé.

 

Domokos

     Image d'une paranoïa collective grecque: La bataille de Domokos (guerre gréco-turque de 1897).

 

La Grèce enrôlera au fil des décennies qui suivront une armée de 160 000 soldats. Elle se dotera, avec 1 600 tanks (dont plus un millier de fabrication allemande), du plus grand nombre de blindés lourds de toutes les nations d'Europe . Le pays passera par ailleurs des commandes successives de sous-marins à l'Allemagne, ainsi que d'une flottille de frégates à la France. Les effectifs et les équipements de cette armée occasionneront des coûts qui s'avéreront être exorbitants en regard des maigres moyens financiers de ce petit pays dont le budget de la défense atteindra ainsi jusqu'à 12 milliards d'euros/an pour une population d'un peu moins de 11 millions d'habitants.

 

Ce surarmement de la Grèce placera ce pays non seulement dans le peloton de tête des nations qui consacrent une forte proportion de leur budget d'État à leur défense, mais le classera également parmi ceux qui accusent les plus hauts taux de déficits publics au monde. Avec un cumul de dettes de 375 milliards d'euros, qui correspondent à 162% de son PIB, la Grèce est ainsi la plus endettée des nations du continent européen.

 

char-copie-1.jpg               L'Allemagne a vendu plus de 1000 chars de Type Léopard I et II à la Grèce, ce qui classe

                le pays en tête des armées européennes pour le nombre de blindés lourds détenus.

                                                        

Une partie de l'écroulement financier du pays s'est donc opéré avec la complicité fautive de fournisseurs d'armes tels les USA, l'Allemagne mais également la France qui ont, chacun à tour de rôle, adroitement profité des antagonismes séculaires existants entre Grecs et Turcs pour armer simultanément les deux camps. Pas un seul de ces pourvoyeurs d'armes n'a cherché à faire comprendre aux deux camps historiquement opposés, à quel point le surarmement auquel ils se prêtaient était tout autant inutile qu'irrationnel contenu de leur appartenance commune à l'OTAN qui est un pacte de défense mutuelle imposant à ses affiliés de se porter mutuellement assistance en cas d'une quelconque agression extérieure.

 

L'énormité de la dette grecque incombe aussi aux fournisseurs d'armes

 

La dette souveraine moyenne des pays de la zone euro était de 78,2 % en 2011. La Grèce, maillon économique le plus faible d'une chaîne de pays européens tous lourdement endettés est, avec un déficit étatique de 162 % de son PIB, la plus déficitaire des nations du continent. Ses dépenses militaires classent le pays au quatrième rang des importateurs d'armes au monde et expliquent pourquoi son endettement, rapporté à son PIB, est plus du double de la moyenne de l'ensemble des pays de l'UE.

 

L’Allemagne, habituellement si prompte à donner des leçons aux autres en matière d'équilibre financier a, de par sa politique de vente d'armes à crédit à la Grèce, contribué à appauvrir financièrement ce pays et à endosser une partie de la responsabilité de sa dette publique abyssale. C'est entre autres par le biais de ventes monumentales de tanks de Type Léopard I et II, ainsi que de sous-marins de Type 122 et 124 et de leurs coûteuses munitions que le gigantisme du déficit étatique hellénique s'est opéré. Selon une étude du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), 25,3% du matériel militaire acheté par la Grèce en 2011 a été vendu par des sociétés allemandes, les sociétés françaises détenant pour leur compte 12,8 % de parts de ce marché.

 

sous-marin.jpg

       La remise en cause (faute de moyens de paiement) d'un contrat de fourniture de submersibles                         d'un montant de 2,8 milliards d'euro fit hausser le ton des autorités allemandes.

                                                           

Pourquoi vouloir, compte tenu de ce qui précède, polariser la culpabilité de la faillite financière grecque sur les seuls citoyens de ce pays, si ce n'est que pour mieux chercher à se défiler devant ses propres responsabilités ? Que penser par ailleurs de l'attitude moralement douteuse des deux principaux contributeurs financiers de l'UE que sont l'Allemagne et la France lorsqu'ils ouvrent de nouvelles lignes de crédits à l'État hellénique pour "l'aider" à échapper à la faillite, à la condition expresse que ce dernier honore ses engagements pris en matière d’achats d’armements à crédit !

 

La dette grecque, mais également celles d'autres pays de l'UE tels que la France, n'auraient pu en effet enfler à ce point si elles n'avaient été confrontées aux déséquilibres économiques majeurs qui règnent entre les États de l'Union et font que l'impressionnant excédent commercial allemand provient en grande partie des déficits compétitifs de ses partenaires européens. On sait que ce déséquilibre est de surcroît amplifié par le fait qu'étant l'un des derniers îlots encore économiquement prospères au sein d'une UE sinistrée, l'Allemagne parvient à bénéficier de taux de prêts historiquement bas d'environ 1% sur les marchés financiers.

 

Ces taux d'emprunt représentent à eux-seuls un bonus économique sans précédent pour échelonner le remboursement de la dette allemande et permettent aussi à ce pays d'engranger de substantiels bénéfices lorsque ses banques prêtent à des États lourdement déclassés par les agences de notations comme la Grèce, l'Irlande, le Portugal, l'Espagne ou encore même l'Italie qui doivent s'acquitter de taux d'emprunts élevés lorsqu'ils font appel aux marchés financiers. On comprend mieux ainsi pourquoi l'Allemagne de la chancelière Merkel s'est jusqu'à ce jour égoïstement opposée à une mutualisation des dettes et donc une uniformisation de ses taux en refusant une intervention de la BCE pour remplacer les marchés financiers dans ce rôle.

 

Des remous occasionnés par des "versements"nébuleux

 

Les groupes industriels de défense allemands ne se situent pas dans cette affaire uniquement au second rang mondial des fournisseurs d'armement à la Grèce derrière les USA. Ils se placent également au top du management en ce qui concerne les modalités de conclusion des contrats passés. Ainsi, Reinhard Siekazcek, ancien haut-cadre de Siemens, avoua-t-il lors d'une déposition faite en 2008, avoir dû verser à plusieurs reprises 15 millions d'euro de pots-de-vin à des donneurs d'ordres grecs afin de parvenir à la conclusion de contrats pour le compte de son ancien employeur. Ne parle-t-on pas également d'autres versements de plusieurs millions d'euros qui auraient été effectués par les coalisés ThyssenKrupp + Ferrostaal à l'ancien ministre grec de la défense, Akis Tsochatzopoulos, lors de la passation de commande à ces sociétés du très convoité et controversé contrat des six sous-marins de type 124 ?

 

Fregate.jpg    Une des frégates françaises à 300 millions d'euros construites pour le compte de la marine grecque.                                                               (Photo : DCNS)

 

Une vente de frégates qui mène à une dispute franco-allemande

 

La Grèce a régulièrement payé, selon le calendrier de remboursement préétabli, ses fournisseurs allemands jusqu'en 2009. Elle a, après cette date et suite à l'aggravation de sa dette souveraine, cherché à renégocier ses dus et à renoncer à une partie de ses commandes d'armements signées avec ses fournisseurs d'Outre-Rhin.

 

Cela fut particulièrement le cas en ce qui concerne les sous-marins de type 124 ci-dessus évoqués. Cette demande des Grecs fit alors hausser le ton des autorités allemandes qui avaient cautionné le crédit de plus de 2,8 milliards d'euros correspondant à cet achat. Aussi, lorsque les Allemands apprirent qu'un constructeur français d'armement naval* vendit à son tour (appuyé par son actionnaire étatique majoritaire) des frégates à crédit afin de permettre aux Grecs de pouvoir les payer, ThyssenKrupp accusa aussitôt les français de déstabiliser les finances grecques et d'exposer ainsi l'ensemble de la zone euro à des risques financiers aggravés. On remarquera que ThyssenKrupp avait paradoxalement adopté une position contraire lors de la vente similaire de ses propres submersibles à la marine grecque.

 

On voit ainsi, par le biais de ces rudes échanges qui illustrent assez bien que les fondements de l'économie libérale sont incompatibles avec la recherche d'une harmonisation des politiques socio-économiques aux sein des pays de l'UE, que nous ne sommes pas encore à la veille de pouvoir espérer parvenir à l'émergence d'une Europe où régnerait bien plus d'entente cordiale et de solidarité.


*DCNS (Direction des Constructions Navales, Systèmes et Services) dont l'État français détient la majorité du capital.

 

 

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