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S. M. Elisabeth II : « James, apportez-moi une paire de jumelles. Je souhaite ce matin vérifier si l'Europe continentale est encore là ». James : « De suite Ma'am ». Caricature extraite du quotidien Berliner Zeitung
LE BREXIT VU PAR LA PRESSE ALLEMANDE
Pourquoi après le vote sur le Brexit
l’Union européenne doit-elle se réinventer
Par
Jutta Kramm
Quotidien Berliner Zeitung
Traduction : Sirius
Notre envoyé spécial à Berlin
In ou out ? Là n’est plus la question, les Britanniques ayant répondu à cette dernière avec leur référendum sur le Brexit qui s'adressait non seulement aux institutions de l'UE, mais également aux citoyens européens que nous sommes : Sommes-nous pour ou contre l’Europe ? Et avant tout : Dans quelle Europe souhaitons-nous réellement vivre ?
Qui sommes-nous, d'où venons-nous et où allons-nous ?
Nous pouvons montrer de la reconnaissance envers ces souvent bizarres et fougueux, mais à juste titre historiquement fiers et déterminés Britanniques. Anglais, Écossais, Nord-Irlandais et Gallois ont au cours des dernières semaines réfléchi à ce qui fait la spécificité britannique, son identité, son appartenance, sa conception démocratique ainsi que sa particularité nationale dans un monde toujours plus interdépendant et globalisé. Tout un pays a discuté de son avenir ainsi qu' autour des thèmes : Qui sommes nous, d'où venons-nous et où allons-nous ?
Le différend a été parfois mené à un niveau élevé et en pleine connaissance des facteurs politico-économiques. Mais il prit malheureusement récemment un ton souvent polémique très hostile, le débat devenant alors exagéré et mensonger. Il semblait en fin de compte que deux hommes qui s'opposent depuis leur jeunesse pour parvenir au pouvoir, Boris Johnson (out) et David Cameron (in), prenaient un pays entier en otage afin d'étaler leur rivalité politique.
Ainsi, en ce lendemain matin du scrutin, une nation sésunie et déchirée s'éveille. Les mois à venir risquent de représenter un défi pour les responsables londoniens, des divisions personnelles et politiques profondes devant être surmontées. Mais plus encore, la moitié du pays est déçue par le résultat du vote qui, en résumant la querelle du Brexit en une simple question tournant autour d'un oui ou non, a non seulement politisé mais aussi polarisé la société.
Aliénation de l'idée européenne, scepticisme et apathie envers les élites politiciennes
L’Europe est maintenant à l'ordre du jour. Car une chose est également claire : ce qu’ont exprimé les Britanniques dans leur débat mené si émotionnellement, n’est pas un phénomène uniquement lié à la Grande-Bretagne. Partout en Europe croît l'insatisfaction envers Bruxelles, la colère et le scepticisme à l'encontre de l’UE et de sa bureaucratie sont désormais proverbiales. La peur de l’immigration incontrôlée a décidé de l’élection en Autriche, elle domine la politique des gouvernements en Pologne et en Hongrie, elle active la montée des populismes de droite au Danemark, en Suède ou aux Pays-Bas. La montée de l’AfD (1) en Allemagne est nourrie par la xénophobie et l’hostilité à l’Europe. En France, Marine Le Pen se prépare elle aussi à remporter l’élection présidentielle sur ces sujets.
La lassitude, ou pis encore l'aliénation de l'idée européenne ainsi que le scepticisme et l’apathie envers les élites politiciennes européennes sont monnaie courante dans presque tous les pays membres de l'UE. La crise grecque et de la guerre d'Ukraine ont libéré des forces centrifuges jusque dans ses institutions : Nord contre Sud et Est contre Ouest. Il y a de moins en moins d'Européens convaincus, constate-t-on malheureusement avec tristesse à la vue de ces résultats.
Le déficit démocratique de l’Union
On remarque, avant tout dans les États méridionaux, que l'UE se révèle être une alliance ou domine l’injustice organisée : plus d'économie de marché, moins d'interventions étatiques, de la rigueur budgétaire en série et une réduction des prestations sociales, un chômage endémique des jeunes, tout ceci étant synonyme d'Europe. À quoi bon avoir un marché intracommunautaire qui fonctionne, alors que l'Europe sociale est en panne. Il se peut que le pacte de stabilité européen agisse, mais une politique de contrôle et de sécurisation raisonnables - donc humaines - des frontières n'est toujours pas en place.
Comment poursuivre ainsi ? Dans les jours prochains se réuniront lors d'un sommet européen les chefs d’États à Bruxelles. Le premier de tous les signaux que l'on attend d'eux serait de nous dire : Nous avons compris ! Nous sommes prêts à réformer l'UE dans le cadre d'une discussion qui impliquera les citoyens européens. Qu'il y ait un déficit démocratique dans l’Union est aujourd'hui même admis par les plus irréductibles piliers des institutions bruxelloises. Le Parlement est dans une démocratie un organe élu et réellement souverain, mais les parlementaires de Strasbourg exercent peu d’influence et de contrôle. La Commission européenne, composée de 28 membres, est trop importante, ses décisions sont opaques et ses instances ne sont même pas élues.
L’Europe est - le débat sur le Brexit l'a bien montré - plongée dans une profonde crise de confiance. Le processus de désintégration est inhérent à l'institution même. Il y a beaucoup à faire. Il semble qu'il ne soit pas déjà trop tard.pour commencer.
(Berliner Zeitung du 24/06/2016)
(1) Note du traducteur : AfD (Alternative für Deutschland) est un parti populiste récemment crée dont certains de ses détracteurs disent de lui qu'il est « l'émanation de la lutte des classes menée par la bourgeoisie allemande ultra-droitière ».